VIVE LE DESIGN PARTICIPATIF !

Article de Xavier de Jarcy, Télérama du 26 Octobre 2019.

« La France entière vient voir la médiathèque de Lezoux! »

Jean-Christophe Lacas peut être fier: ouverte il y a deux ans, la médiathèque de Lezoux, dont il est le directeur, est devenue un modèle. À l’est de Clermont-Ferrand, sa petite ville est le centre de la Communauté de communes entre Dore et Allier, qui regroupe près de vingt mille personnes. Au début des années 2010, les élus ont voulu y construire un équipement culturel. Ne sachant trop où ils allaient, ils ont choisi de consulter les futurs usagers, en se faisant aider par une association, La 27e Région. Ce « laboratoire d’innovation sociale» est né en 2008. L’un de ses cofondateurs, Stéphane Vincent, travaillait pour le conseil régional du Limousin. N’en pouvant plus de « subir les critiques permanentes dont l’action publique était la cible», il a réfléchi aux causes de ce désamour. Et il s’est aperçu que les fonctionnaires savaient réaliser des projets, «  mais pas les concevoir». D’où tant de décisions prises à l’aveugle. Or, la conception, c’est le métier des designers. Avant de fabriquer un fauteuil, on étudie la manière dont les gens s’assoient, on réalise un dessin, des maquettes, des prototypes, et on les affine jusqu’à ce que le résultat soit satisfaisant. Pourquoi ne pas s’en inspirer et réinventer ainsi l’action publique?

À Lezoux, une équipe de designers et de sociologues a donc rencontré les passants pour leur demander ce qu’ils attendaient d’une médiathèque. «Au début, nous étions déroutés», dit Marie-France Marmy, maire adjointe et vice-présidente de la communauté de communes. Alors que, d’habitude, la consultation se limite à des réunions formelles, « là, ils posaient des chaises et des tables sur le trottoir pour engager la discussion ». Cette méthode a fait émerger des besoins inattendus, recensés sur un «plan des usages». Une médiathèque, cela peut être bien plus que des rayonnages de livres: pourquoi ne pas y ajouter une pièce où travailler, une salle de jeux vidéo, un endroit où s’initier à l’impression 3D ? Ce document a servi à l’architecte, David Serero de l’agence SERERO Architectes, qui a adapté son projet initial en ajoutant, par exemple, une pièce pour les consultations de protection maternelle et infantile, et une autre pour les rendez-vous avec la mission locale pour l’emploi.

Les horaires ont été ajustés pour répondre aux habitudes de vie: fermeture à 19 heures et ouverture un dimanche par mois. Aujourd’hui, les habitants viennent non seulement lire, mais aussi emprunter des jeux de société, échanger des graines, assister à des spectacles. Ils peuvent organiser eux-mêmes des ateliers de taille de pierre, de généalogie, de cuisine… Les inscriptions ont été multipliées par dix. « Nous prêtons autant de documents que la médiathèque d’une ville de quarante mille habitants», assure Jean-Christophe Lacas. Les usagers s’y rendent même pour se faire aider dans leurs démarches administratives, ce qui n’était pas prévu. « Ce constat amène les élus à réfléchir à la manière dont il faut penser les services publics dans les communes rurales. »

À Strasbourg, l’hôpital hospitalier

Les hôpitaux universitaires de Strasbourg ont adopté la même démarche participative. La Fabrique de l’hospitalité, rattachée à la direction générale, replace le patient au centre des préoccupations. Ses deux responsables, Barbara Bay et Christelle Carrier, s’affirment « militantes». Et ses deux designers ont l’œil à tout. Auparavant, personne ne s’était interrogé sur ce que vivait vraiment un malade hospitalisé. Le personnel pensait que tout était simple. « Et nous nous sommes aperçues qu’en réalité le patient recevait des papiers de tous les côtés: l’administration, les soignants… », raconte Christelle Carrier. Les intitulés des documents n’étaient pas clairs, le langage, trop technique; les habitudes, variables d’une discipline à l’autre. Il a fallu tout harmoniser. Un passeport du malade fera désormais foi.

En 2015, l’équipe a conçu le projet Bon Séjour au centre d’accueil du pavillon de gériatrie à la Robertsau, au nord-est de Strasbourg. Avec ses tons d’ocre jaune et de bleu, le lieu est apaisant. La lumière a été étudiée pour des gens dont la vue baisse. Dans la salle, et non dans le couloir, des cintres attendent les manteaux, et un miroir permet de réajuster sa tenue. Dans un coin, une vieille machine à coudre donne une touche familière. Les repas sont pris autour d’une longue table ovale adaptée aux fauteuils roulants.

À l’autre bout de la ville, l’immense hôpital de Hautepierre a, lui aussi, bénéficié de délicates attentions. La Fabrique de l’hospitalité s’est chargée du design global de l’unité de chirurgie pédiatrique, où des galeries de personnages dessinés sur les murs expliquent qui fait quoi, de l’aide-soignant au chirurgien. « Une bonne information réduit la violence», constate Barbara Bay. Dans la maternité, deux petites salles à manger aux rondeurs enveloppantes accueillent les mamans. Les deux pouponnières, aux tons roses ou verts, abritent une sorte de bar-œuf géant, équipé de baignoires de taille réduite, plus sécurisantes pour les prématurés. La disposition en cercle permet aux femmes qui n’en sont pas à leur premier enfant de transmettre leur savoir aux autres.

Au bon accueil parisien

La Fabrique de l’hospitalité a prouvé qu’elle n’était pas un alibi pour faire oublier le manque de crédits. Elle a fait école. La designer Marie Coirié s’en est inspirée lorsqu’elle a été embauchée par les hôpitaux psychiatriques de Paris. Leur Laboratoire Accueil et Hospitalité, formé de quatre personnes, est chargé d’améliorer la vie des plus de quatre-vingt-dix sites du Groupe hospitalier universitaire Paris psychiatrie et neurosciences, né en janvier 2019 de la fusion controversée des hôpitaux Sainte-Anne, Maison-Blanche et Perray-Vaucluse. Soutenu par la direction générale, ce Lab-AH prépare pour Sainte-Anne « un bel accueil, digne, à la hauteur du prestige de l’établissement ». Là aussi, soignants, personnels, patients et familles ont été mis à contribution. Bientôt, le résultat devrait comporter un grand jardin où se détendre avant ou après un examen. Le public passera par un pavillon où, pour atténuer l’impression de «poste de sécurité», le personnel ne sera plus derrière une vitre, mais assis à un bureau large et haut. Les designers ont construit des prototypes et testé cette nouvelle configuration avec les agents d’accueil.

Le Lab-AH a également participé à la conception du pôle de neurosciences, qui ouvrira à Sainte-Anne en 2022. « Pour une fois, le volet “hospitalité” a été prévu avant les

souligne Marie Coirié. Cela s’est traduit par une négociation « terre à terre» avec les bureaux d’études pour obtenir « des mètres carrés supplémentaires dans les salons d’accueil». Il a fallu se battre pour prévoir « des prises électriques permettant de brancher des machines à café».

Des logements vraiment sociaux

En 2016, Marie Coirié, enseignante à l’Ensci (École nationale supérieure de création industrielle), à Paris, a réfléchi avec ses élèves à l’installation d’un centre social en banlieue. Laure Kuntzinger, fondatrice de l’association LK Ecowork, voulait un lieu multifonction où l’on puisse travailler sur ordinateur, s’inscrire pour du soutien scolaire, recevoir des amis… Elle a trouvé un local dans une ancienne boutique de la cité Stalingrad à Malakoff, trois barres géantes de quinze étages. Pendant une semaine, les apprentis designers ont rencontré les habitants, fabriqué des maquettes et des jeux pour concevoir ce centre social

avec eux. Les échanges ont révélé la nécessité d’intervenir à l’extérieur des bâtiments, en concevant une signalétique, en posant tables et chaises dehors. Or l’espace dit «public» appartient au bailleur social, qui n’a qu’une vue très lointaine de la manière dont vivent ses locataires. Aménager un parking, d’accord, mais permettre que l’on sorte les fauteuils, hou là… Dans cette cité, le dialogue reste à construire. « Les habitants ont envie que leur cadre de vie change, mais on leur a répété pendant des années qu’ils n’étaient pas des interlocuteurs valables et qu’on allait penser les choses à leur place», regrette Laure Kuntzinger.

Designers et politiques, même combat

« Le plus difficile n’est pas de faire participer les citoyens, mais les responsables», confirme le designer François Jégou, l’un des cofondateurs de La 27e Région. En France, ne pas avoir de temps est un signe de pouvoir. En général, les élus se contentent d’ouvrir les réunions par un discours et s’en vont. Cette attitude fait bien rire leurs collègues danois ou hollandais, qui ont l’habitude de travailler avec leurs équipes. » Les ministères et les administrations centrales restent assez imperméables au design. Malgré des expériences ici et là, les décisions restent dominées par une logique de baisse des coûts et de flux tendu: dans les nouveaux hôpitaux, on continue de réduire la surface des salles d’attente. Les quelques designers épars rament à contre-courant. « Le seul outil des gestionnaires, c’est le tableau de chiffres, déplore un spécialiste. Ils n’ont aucun élément pour comprendre la complexité des relations qui font vivre un hôpital. »

Pour passer à la vitesse supérieure, «il faut se remettre à faire de la politique». Dominique Sciamma, président de l’Association pour la promotion de la création industrielle et directeur de l’école de design Strate à Sèvres, en est convaincu. « L’objectif du designer est que l’existence se déroule le mieux possible, à la terrasse d’un café ou dans une chambre d’hôpital. Et, au fond, les politiques ont la même mission: créer les conditions d’une expérience de vie réussie. S’ils ne la remplissent pas, c’est qu’il y a un problème. » Pour changer la donne, Sciamma a lancé des doubles cursus Strate-Sciences Po. « Les futurs designers auront ainsi une légitimité et pourront dire aux politiques: nous sommes vos égaux, pas vos larbins. Ils seront les “agents secrets” du design. Une fois dans la place, les premiers embaucheront les suivants, et cela fera boule de neige. » On l’espère. L’innovation sociale devrait être au menu des Assises nationales du design, organisées par le gouvernement le 11 décembre à Paris. Pourvu que le message passe •

mag_design_social_participatif