Sur les chemins de pierre de Galice – L’architecture en pierre 

31 octobre 2025

Manifeste pour une architecture en pierre et du temps long

Bâtir aujourd’hui avec la sagesse des anciens

En Galice, dans le nord-ouest de l’Espagne, chaque chemin semble bordé d’un fil minéral. Ces murets de pierre sèche serpentent à travers les collines, les prairies et les forêts, dessinant un réseau silencieux et millénaire. Ils sont les témoins d’un art de bâtir simple, patient et profondément écologique.
Partout, la pierre affleure, s’empile, s’ajuste sans mortier, comme si la terre elle-même avait appris à construire.

Lors de mes voyages en Galice, j’ai été frappé par cette permanence de la pierre. Elle accompagne chaque pas, chaque regard. Ces murs, parfois couverts de mousse et de lichen, semblent avoir poussé là, enracinés dans la même matière que les collines. Ils relient les chemins aux maisons, les villages aux champs, les vivants aux ancêtres.

Mais d’où viennent-ils vraiment ? Depuis combien de siècles ces murs se dressent-ils ?
Sont-ils entretenus, reconstruits, réinventés ? Ou bien se contentent-ils de se fondre dans le temps, comme un organisme vivant qui vieillit avec le paysage ?

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La pierre sèche : une architecture née du sol

Ici, l’architecture ne s’impose pas au territoire : elle en naît. Les chemins galiciens révèlent des affleurements de schiste ocre et rouge, fragmentés par l’érosion. Sous l’effet du vent, de la pluie et du soleil, la roche se fissure et se délite naturellement en lames épaisses, faciles à soulever et à empiler.
Ces blocs bruts, plats et anguleux, deviennent alors des matériaux de construction disponibles, gratuits, et parfaitement adaptés à leur environnement.

Chaque pierre porte déjà la forme de son usage. Elle n’a pas besoin d’être taillée, ajustée ni transformée. Elle s’emboîte simplement, selon un équilibre précis que seuls les gestes répétés savent trouver. La pierre sèche est l’art de faire avec : avec la main, avec la gravité, avec le temps.

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L’intelligence du geste : l’art ancestral de l’empilement

Un mur en pierre sèche est une leçon de mécanique intuitive.
Les bâtisseurs galiciens, souvent bergers ou paysans, empilait les pierres en respectant des règles de stabilité transmises par l’expérience :

  • alterner les joints verticaux pour éviter l’effet “pile d’assiettes” ;
  • donner un fruit léger au mur, une pente vers l’intérieur pour résister à la poussée du terrain ;
  • croiser les pierres d’angle pour éviter le “coup de sabre” ;
  • et surtout, écouter la pierre : sentir comment elle veut se poser.

Ce savoir empirique est aussi une forme d’intelligence collective. Chaque mur, chaque enclos, chaque cabane raconte le dialogue millénaire entre l’homme et la matière.
Construire, c’était avant tout organiser le paysage : délimiter un champ, protéger un troupeau, dégager un sol, créer un abri. Ces gestes modestes, répétés à l’infini, ont sculpté la Galice comme un immense chantier paysan.

Les murs de tous et pour tous

Ces murs appartiennent à tout le monde.  

Ils ne délimitent pas seulement la propriété : ils créent un bien commun, une mémoire collective.  Leur entretien, souvent réalisé par les habitants eux-mêmes, fait partie de la vie du village.
Et lorsque le temps les recouvre de mousse, ce n’est pas l’abandon : c’est l’intégration du bâti dans le cycle du vivant.

En visitant le Castro de Santa María, dans la province de Lugo, j’ai retrouvé la même logique constructive. Ces maisons celtes, vieilles de plus de deux millénaires, étaient déjà bâties en pierre sèche, parfois avec un liant d’argile pour renforcer les assises. Leur forme circulaire, posée sur des promontoires dominant la vallée, montre que l’architecture en pierre est aussi une architecture du territoire, née de la topographie, de la lumière, de la ressource locale.

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Des architectures cycliques, faites pour durer

Les ruines de ces villages, noircies ou rougies par le temps, révèlent une architecture du cycle.
Les pierres, arrachées, déplacées, réutilisées, traversent les époques sans jamais perdre leur identité.
Chaque reconstruction réactive une mémoire : les gestes, les formes, les volumes sont transmis plus sûrement que les plans.

Ces maisons, faites d’alvéoles de trois mètres de diamètre, étaient construites par empilement de pierres plus petites.
Leur cylindre parfait accueillait sans doute une couverture conique, en bois et chaume, qui protégeait de la pluie tout en laissant s’échapper la fumée du foyer.
Vivre, ici, c’était avant tout se protéger du ciel et des bêtes, mais aussi se relier aux forces du lieu.

La construction en pierre sèche, dans son humilité, exprime une vérité fondamentale :
construire, c’est s’inscrire dans le temps, pas le dominer.

L’apparition de la pierre d’angle : naissance d’une architecture géométrique

Au fil des siècles, les bâtisseurs ont perfectionné leur art.
L’un des gestes les plus décisifs fut l’apparition de la pierre d’angle : une pierre croisée à 90°, liant deux murs et rigidifiant la structure.
Ce simple principe a permis de passer des formes circulaires aux formes rectangulaires — et donc d’imaginer des espaces plus grands, plus ordonnés, plus architecturaux.

Dans les églises rurales du XVIIIᵉ siècle, comme celle de Santa María, on retrouve ce savoir-faire perfectionné :
les pierres sont plus massives, les assises plus régulières, les angles soigneusement appareillés.
La pierre sèche devient architecture, c’est-à-dire une pensée de l’espace et du temps.

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Construire aujourd’hui en pierre sèche : une voie d’avenir

À l’heure où la construction cherche à se réinventer face à la crise climatique, la pierre sèche réapparaît comme une évidence.
Sans ciment, sans béton, sans machines lourdes, elle propose une manière frugale, réversible et bas carbone de bâtir. C’est une architecture zéro énergie grise, faite de matériaux locaux, recyclables à l’infini, et intégrés au paysage.

Les avantages sont multiples :

  • aucune production de CO₂ liée au liant ;
  • des matériaux disponibles sur place ;
  • un chantier propre et silencieux ;
  • une excellente inertie thermique ;
  • et surtout, la beauté d’un matériau qui respire et vieillit avec le lieu.

Chez Serero Architectes, nous voyons dans la pierre sèche une source d’inspiration pour repenser nos manières de construire.
Elle n’est pas une nostalgie, mais une prospective du bon sens : bâtir à partir de ce que le sol offre, avec peu d’énergie et beaucoup de soin.

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Redonner sens à la main et au territoire

Travailler la pierre sèche, c’est redonner sa place au geste manuel, à la lenteur, à l’observation du terrain.
Chaque mur demande du temps, mais rend ce temps visible dans sa texture.
Cette lenteur est aussi une éthique de projet : accepter que l’architecture prenne racine, qu’elle dialogue avec le sol, qu’elle soit réversible.

Les formations et chantiers participatifs autour de la pierre sèche se multiplient aujourd’hui en France, en Espagne et en Suisse.
Ils témoignent d’un renouveau du lien entre bâtisseurs et paysage, d’une envie de construire autrement, à la croisée du savoir-faire et de la transition écologique.

L’architecture du temps long

Bâtir en pierre sèche, ce n’est pas seulement construire des murs : c’est tisser une relation au temps.
Ces architectures, modestes mais indestructibles, nous rappellent que la durabilité ne se décrète pas : elle se pratique.
Chaque pierre posée, chaque mur restauré, chaque maison reconstruite participe à une continuité : celle d’un monde où l’humain n’est plus en opposition avec la nature, mais en résonance avec elle.

Sur les chemins de Galice, les murs parlent encore. Ils racontent le passage des hommes, la patience des gestes, la sagesse de la matière. Et si l’architecture du futur s’inventait, justement, dans ces pierres du passé ?

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